Ouest France 28 avril 2018

ENTRETIEN. Pierre Lemaitre : « Les séries sont le chaînon manquant entre le cinéma et le roman »

L’auteur d’Au revoir là-haut, Prix Goncourt 2013, vit encore une année très riche. Cinq César ont couronné le film adapté de son best-seller, dont la suite est sortie en janvier. Projets de films, série… Le « fabricant d’émotions » n’est pas prisonnier de sa tranchée.

Pierre Lemaitre est sur tous les fronts. L’auteur d’Au revoir là-haut, récompensé par le Prix Goncourt en 2013 a de nombreux projets pour cette année, notamment au cinéma. Cet amateur de séries est aussi juré pour le festival Séries Mania qui a été lancé hier soir, à Lille.

Comment vivez-vous le succès d’Au revoir là-haut aux César ?

Je bénéficie d’une chance outrageuse ! La surprise du Goncourt a été plus forte parce qu’elle touchait à mon cœur de métier. Je suis avant tout romancier. Mais je suis très heureux de partager le César de l’adaptation avec Albert Dupontel pour qui j’ai une très grande admiration.

La suite du roman, Couleurs de l’incendie, va aussi être adaptée au cinéma ?

Oui. D’ici à la fin de l’année, l’adaptation sera faite. Mais Albert n’en sera pas le réalisateur cette fois. Il a envie de retrouver sa veine des comédies grinçantes qu’il réussit également si bien.

Ce deuxième volet de votre trilogie de l’entre-deux-guerres a été difficile à écrire, après le Goncourt ?

Difficile, mais pas douloureux. Parce que le plus compliqué était passé. J’ai fait un autre roman entre-temps : Trois jours et une vie. Un choix « stratégique ». Surtout quand le Goncourt est un succès populaire, le livre d’après se fait éreinter. Ça n’a pas manqué. J’ai eu droit à tout :« Le Maitre est devenu paresseux », etc. Ça ne me trouble pas parce que le public a aussi été au rendez-vous de ce roman plus âpre, à mi-chemin entre Simenon et Claude Chabrol(sur un enfant meurtrier).

Lui aussi va donner lieu à un film ?

De Nicolas Boukhrief, avec une belle distribution (Charles Berling, Sandrine Bonnaire, Philippe Torreton, Pablo Pauly). Le tournage aura lieu cet automne. Dans quelques semaines va aussi entrer en production pour Arte une série que j’ai adaptée d’un autre de mes livres : Cadres noirs.

Et vous adorez les séries…

Pour moi, elles sont le chaînon manquant entre le cinéma et le roman. C’est la force de l’image combinée à l’ampleur du livre. J’y vois l’explication du succès international des Sopranos, Six Feet Under, True Detective… Au cinéma, le format est indexé sur le nombre de séances et le fait que le spectateur est assis. Au-delà de trois heures, c’est dur pour les lombaires ! Arte m’a donné six fois cinquante-deux minutes pour adapter Cadres noirs ! Près de six heures ! J’ai pu raconter des choses absentes du roman, développer l’ambivalence du personnage principal(un cadre prêt à tout pour retrouver du boulot).

Ce n’est pas vraiment votre première série ?

Mais c’est la première sur laquelle je pourrai vraiment être jugé. J’ai écrit seul les six épisodes après avoir travaillé l’adaptation avec ma complice Perrine Margaine. Sinon, j’ai fait des scénarios alimentaires. Et un feuilleton numérique pour smartphone : Les grands moyens. Sans me vanter, personne ne l’a vu ! Mais il a donné un roman, Rosy & John, sorti pour le 50eanniversaire du Livre de poche. Un cadeau pour moi qui ai été élevé aux livres de cette maison. Ma mère les achetait tous.

L’écrivain américain Bret Easton Ellis, l’un de vos maîtres, a dit que les séries étant les nouveaux romans, ce n’était plus la peine d’écrire… Votre avis ?

Penser qu’on n’a plus besoin de la page parce qu’on a l’image est mon avis une erreur. Cette citation, je l’attribue plus à l’envie de faire un effet qu’à une conviction profonde.

Avez-vous commencé le troisième volet de votre trilogie romanesque ?

Oui. Il se situera en 1940 et traitera de l’exode. En dire plus signifierait que je suis bien avancé, alors que je suis dans la période la plus ingrate. Celle où il faut concevoir les personnages, l’histoire…

Regarder des séries, c’est chronophage… voire dangereux, pour le travail d’un romancier, non ?

Pas plus que pour un autre. C’est vrai que la série a un côté addictif. Dernièrement, j’ai vu six épisodes de Narcos dans le même dimanche. Mais bon, ce n’est pas tragique non plus.

Quels sont vos autres loisirs ?

Je jardine, dans mon petit village des Bouches-du-Rhône. Je m’occupe de ma serre. Toute la matinée j’ai ratissé les allées. J’ai aussi un appartement à Paris. Je fais partie de ces privilégiés qui peuvent avoir deux lieux de vie. Mais si la réussite a changé ce que j’ai, elle n’a pas changé ce que je suis.

Toujours ambassadeur du Secours populaire ?

J’essaie plus que jamais de lui faire profiter de ma notoriété.

Toujours insoumis, aussi ? Quel regard portez-vous sur les mouvements sociaux actuels ?

Je les trouve à la fois inévitables et sains. Que les gens descendent dans la rue, au moment où on nous dit que le modèle du héros français, c’est le jeune startuper, bah oui, je trouve ça normal. Ça aurait été bien, de la part du Président, de dire aux profs, aux infirmières, aux cheminots que l’État était trop loin d’eux, plutôt que de le dire aux curés !

Vous êtes dans le jury de Séries Mania, le festival de séries lancé ce week-end à Lille. Quel juré allez-vous être aux côtés de Chris Brancato, créateur de Narcos ?

La plus grande erreur d’un critique, c’est de juger en fonction de ses goûts. Je vais essayer d’être un juré honnête, qui ne confond pas la qualité de ce qu’il voit avec le plaisir qu’il y prend !

 

Ouest France 28 avril 2018

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